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De Gurs à Auschwitz, une aventure mémorielle

"Fabien, votre projet pourquoi ne pas le faire ?".

 

Nous sommes le 10 novembre 2021, c'est le deuxième entretien que j'ai avec le conseiller qui m'accompagne dans mon bilan de compétences. Au détour d'une conversation, je commence à parler d'une vague idée d'aventure à vélo : "Vous allez me prendre pour un fou, mais lorsque que j'avais 18 ou 19 ans, j'ai eu l'idée d'aller jusqu'à Auschwitz à vélo." C'est avec ces mots que j'ai présenté mon projet. Pour moi, c'était devenu une sorte de plan d'évasion, une aventure à laquelle on rêve pendant des années et qu'on finit par mettre de côté. Mais pour mon conseiller, c'était autre chose, c'était une piste, une voie à explorer.

 

Durant les 3 semaines qui me séparaient de l'entretien suivant, j'ai planifié, détaillé et budgétisé mon aventure. Petit à petit, j'ai déconstruit certaines croyances, j'ai découpé mon projet en petites marches faciles à gravir. J'ai identifié les risques, mais aussi les opportunités et ressources à ma disposition pour finalement réaliser que c'était possible. Je voyais enfin une issue à une période professionnelle - et de fait personnelle - profondément désagréable.

Il m'a fallu plusieurs mois et une profonde fatigue professionnelle avant d'entamer ce bilan de compétences. Je ne trouvais plus de sens à ce que je faisais. J'avais à la fois le sentiment de servir une politique de dématérialisation désastreuse qui humilie et asservit le service public et ses usagers et de l'autre la preuve quotidienne que malgré tous mes efforts, mes déplacements, mes propositions et idées que rien ne changeait.

 

Avec le recul, je me sens un peu ridicule d'avoir attendu aussi longtemps, avant de demander l'aide et encore plus d'avoir accepté cette souffrance. Je pensais pouvoir trouver la solution tout seul. En réalité, je tournais en rond, passant d'une idée de métier à une autre, d'un désir de fuite, à la peur de quitter un confort et une sécurité financière. Autrement dit, je n'osais pas demander de l'aide.

 

Pourquoi ? Parce qu'avouer ses faiblesses, montrer sa vulnérabilité dans un monde qui valorise la réussite, le succès, la performance et qui cultive l'arrogance à outrance, ce n'est pas une chose si évidente. J'ai le sentiment de vivre dans une société malade d'elle-même, qui m'épuise, m'accable par sa vitesse et sa matérialité. Nous sommes entourés de "petits chefs", de "modèles de réussite" et désormais d'influenceurs" qui nous entraînent avec eux dans un monde de souffrance et d'illusion de contrôle, de puissance.

 

Mais pour moi la vie ce n'est pas si sérieux, ce n'est pas une entreprise. La vie c'est très léger, très incertain, imparfait aussi. Il m'a fallu du temps, peut-être aussi du courage pour m'échapper de ce conditionnement et accepter de prendre la main que l'on m'a tendue. C'est donc après ce travail de déconstruction/reconstruction, à 28 ans que je m'autorise enfin à vivre ma vie telle que je l'entends et en l’occurrence à réaliser cette aventure mémorielle.

 

Ainsi, le 24 avril 2022, je partirai de l'ancien camp d'internement de Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques pour rallier le camp tristement célèbre d'Auschwitz en Pologne. J'ai tracé mon itinéraire à partir des lieux que je voulais visiter : le centre de la mémoire d'Oradour-sur-Glane, la prison de Montluc, la maison d'Izieu, le plateau des Glières, le camp de Struthof ou encore le Parlement européen de Strasbourg et la ville de Berlin.

 

D'autres lieux s'ajouteront très certainement au fil des rencontres que je ferai. J'ai d'ailleurs fait le choix de compter sur la solidarité des personnes que je croiserais, pour manger et dormir et ainsi me donner l'occasion de faire de nouvelles connaissances. J'ai également souhaité partager cette aventure avec des établissements scolaires, des centres sociaux, des tiers-lieux... Là encore dans l'espoir de m'enrichir et de remplir ma "boite à souvenir".

 

Je sais aujourd'hui que c'est dans l'échange, la rencontre et parfois la confrontation avec les autres que je me suis construit. L'amour de ma famille, le courage de mes grands-mères, l'érudition d'un ami, le sens artistique d'un autre, la passion ardente d'un professeur, l'engagement d'un homme ou d'une femme pour une cause, un combat, mais aussi la violence d'une rencontre, d'un débat, d'une rupture amoureuse... Ce sont tous ces moments qui structurent ma vie et que j'apprends à utiliser pour devenir meilleur. C'est dans toutes ces rencontres que je trouve l'inspiration et le sens de ma vie.

 

Enfin, ce projet c'était aussi l'occasion de soutenir plus "matériellement" une cause à laquelle que je tiens particulièrement : le droit à l'éducation. J'ai donc lancé une cagnotte en ligne sur le site TeamUnicef. Un site sécurisé de collecte d'argent au profit de l'Unicef. 

 

Cette aventure, je ne la fait pas pour accomplir un "devoir de mémoire" ou parce que je suis un descendant de résistant et/ou de déporté. Ce qui m'anime, c'est un sentiment de compassion, une empathie pour les victimes et héros de l'histoire, ainsi qu'une profonde admiration pour l'exemple et les valeurs qu'elles et ils représentent. C'est aussi un désir de comprendre les mécanismes politiques, économiques et sociaux qui ont conduit à cette inhumanité qui pourrait très bien se reproduire. Cette aventure, je la fais pour moi, pour apprendre, pour rencontrer, pour m'engager, résister à ma façon et peut-être pour inspirer. Je ne nourrit pas d'autre ambition que de me découvrir et d'avancer pas à pas dans cette nouvelle vie que j'ai choisie.

 

D'ailleurs, on me demande souvent : "et après tu vas faire quoi ?" Comme s'il fallait tout de suite avoir un plan, que cette aventure était une anomalie dans un programme. Mais comment vivre pleinement cette aventure si avant même de l'entamer je pense déjà à l'après ? Comment vivre pleinement ma vie, si je ne fais que penser à après ? C'est un peu comme si plutôt que d'apprécier le plat principal, je ne faisais que de penser au dessert.

 

Alors non, je ne sais pas ce que je ferai après cette aventure. Personnellement, ce qui me fait souffrir dans la vie, ce n'est pas de ne pas savoir, mais plutôt de savoir, de m'inscrire dans un parcours, de "faire carrière" ou encore de rentrer dans une case. Dans mon monde idéal, on encouragerait la transversalité des savoirs, l'hybridation des compétences. Il serait facile de se réorienter, de reprendre des études. Il serait encouragé de faire l'expérience de différents métiers et de se former tout au long de la vie.

 

Malheureusement pour moi, nous vivons dans une société où il faudrait n'avoir qu'une passion, où à 14 ans il faudrait choisir entre un "métier manuel" ou un "métier intellectuel". Comme si ado, on pouvait déjà savoir ce que l'on veut faire de sa vie. Mais moi, je considère que dans un univers où l'on vit sa vie pour la première et dernière fois, seule l'expérience peut me permettre de savoir ce que j'aime ou pas. Par conséquent, dans mon monde, les mauvais choix n'existent pas.

 

Pour trouver ma voie, je dois donc oser, braver l'incertitude et parfois renoncer à une sécurité matérielle, un certain confort de vie. Pas forcément pour toujours, par forcément de façon brutale, mais au moins le temps d'un instant, pour me mettre en appétit et me donner l'opportunité de découvrir autre chose. Dans cette quête très personnelle, la seule boussole qui ne perd pas le Nord, c'est celle du cœur. Aussi j'apprends à prendre le temps de l'écouter, à identifier mes émotions pour changer de cap et éviter les récifs de la souffrance.

 

Certaines personnes me répondent : "c'est facile pour toi, tu n'as pas d'enfant, tu es jeune, pas de prêt sur le dos...". Mais c'est faux. J'ai mis plus de 8 ans à concrétiser cette aventure, parce que pendant plus de 8 ans je me suis moi aussi trouvé des excuses : réussir mes études, trouver un travail qui paie bien, décorer mon appartement, chercher une partenaire... Ces excuses, ce sont en réalité des choix qui pour ma part étaient dictés par un conformisme social d'une part et par mes peurs d'autre part.

 

Pour vivre cette aventure, j'ai fait le choix de démissionner d'un poste qui m'offrait tout autant une sécurité financière que des perspectives de carrière, de quitter un appartement et une vie sociale confortable. Parfois, je me dis que c'est peut-être une erreur, un caprice, que je ne sais pas me satisfaire de ce que j'ai. Je me remémore alors tous ces moments à ruminer, à rêver d'une autre vie. Je me rappelle que l'important n'est pas de réussir, mais d'avoir essayé, de s'autoriser à se tromper, que ce n'est pas la peur qui doit conditionner mes choix, mais l'amour. je me rappelle enfin, que toutes ces choses seront toujours là après l'aventure et qu'en revanche ma vie pourrait s'arrêter avant même que j'ai pu concrétiser mes rêves. Il n'y a donc plus de temps à perdre et à hésiter.

 

Jusqu'à aujourd'hui, mon parcours n'avait pas grand-chose à voire avec celui d'un Mike Horn ou d'un Indiana Jones. Pourtant, j'ai toujours eu ce désir d'aventure, cette envie de tout plaquer à l'image de Christopher McCandless, de me retrouver face à moi-même comme Cheryl Strayed ou encore, de faire l'expérience d'une retraite solitaire comme un Tesson ou un Thoreau. J'aurais pu vivre encore longtemps avec ses rêves et me trouver des excuses, des "et si..." jusqu'à m'en rendre triste, envieux et malheureux.

 

C'est seulement en allant au-delà de ma "zone de certitude" ou de "confort" que j'ai compris que je renonçais en réalité à un conditionnement, des peurs, des regrets, une souffrance. Il m'aura fallu plus de 8 ans pour prendre ce risque et comprendre que c'est seulement en acceptant cette vulnérabilité, mais surtout en m'écoutant que j'ai trouvé le courage d'arrêter de rêver ma vie pour vivre mon rêve.

 

Pour tout savoir de l'aventure : www.laventurememorielle.org

Pour ne rien rater : @laventurememorielle #laventurememorielle

 

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