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Une brève histoire d’harcèlement

Tout le monde ou presque sait que la vie n’est pas une succession de belles histoires. Chacun d’entre nous a déjà rencontré, un, voire des éléments perturbateurs, un petit caillou ou un gros boulet sur son chemin. Dans la rue, au travail, à l’école et maintenant sur internet, aucun endroit n’échappe aux mots blessants et aux regards dégradants. Il n’y a ainsi rien de surprenant à ce que les histoires de harcèlement se ramassent à la pelle. Faut-il croire que notre espèce est de plus en plus violente ? Ou bien qu’une parole se libère ?

 

Dans le fond, le harcèlement n’est-il pas la suite logique d’une société, qui cultive des valeurs matérialistes et physiques : la force, l’esthétisme et la richesse ? La réponse dépend de nous et de ce que nous voulons bien croire et/ou voir. Toujours est-il qu’il est encore là. Même s’il ne fait pas beaucoup de bruit, même s’il n’est pas visible de toutes et de tous, il continue de s’immiscer dans nos histoires personnelles. La première question à se poser n’est donc pas s’il y en a plus, ou moins, mais plutôt pourquoi il existe ? Autrement dit, ce n’est pas le nombre, mais sa présence qui devrait suffire à nous interpeller.

 

Il n’est pas toujours aussi spectaculaire que nous l’imaginons. Parfois le harcèlement, c’est juste des petites blagues sur votre physique : « tu connais la différence entre… », « tu sais ce que c’est un…», etc. Puis, souvent, avec le temps les mots se font plus agressifs et deviennent des insultes, pour finalement devenir des gestes, dont la violence est croissante. En effet, un harceleur est un parasite qui se nourrit des rires de son auditoire. Plus le temps passe plus il prend de la place. Plus il se sent puissant, plus il devient violent, car il doit maintenir l’attention sur lui.

 

Aussi, quand vous levez la main en classe, quand vous prenez la parole en réunion vous  entendez des rires, des : « tais-toi sale con » ou des : « tu es bonne quand tu  parles ». Le jour suivant vous recevez des boules de papier avec des mots fleuris, une petite gifle par l’élève qui est juste derrière vous, ou une main aux fesses par l’homme – rarement la femme, il faut l’avouer – que vous croisez au bureau. Ainsi, quand vous êtes harcelé, vous ne criez pas : « au secours, je suis harcelé ! », au contraire, vous essayez simplement de vous effacer, jusqu’à chercher à ne plus exister, au sens propre comme au sens figuré.

 

C’est un peu ce qui est arrivé à ce jeune homme. C’était sa première année de lycée. Il repartait de zéro dans un établissement plus grand et dans une ville différente. Il n’avait rien d’extravagant et pourtant, il est vite devenu, comme d’autres avant et après lui, la « pinata verbale » d’un groupe de jeunes demeurés. A chaque cours, il avait droit à son lot de blagues et d’insultes. Certains jours, il avait aussi la chance d’avoir des petits gestes amicaux : bousculades et pichenettes dans les oreilles. Son histoire s’est ainsi répétée pendant plusieurs semaines jusqu’à un cours d’anglais.

 

Ce jour-là, il s’est installé avec les autres élèves comme d’habitude. La disposition de la salle était en forme de « U » – ce détail est important, car avec cette disposition des tables et des chaises les élèves se font face. Aussi, face à lui, il y avait son groupe d’admirateurs avec un style vestimentaire inspiré par les rappeurs du moment et un regard plein d’arrogance et d’ignorance. Ils se sont mis à rigoler en le regardant. Et puis l’un d’entre eux a sorti un légume de son sac. Avec ce légume qui – vous le comprenez – le représentait, ils faisaient des gestes obscènes. Imaginez alors cette scène qui ne s’arrête pas et se répète devant vous pendant une heure, jusqu’à la fin du cours, dans l’indifférence générale. Imaginez le sentiment de solitude, d’incompréhension et de malaise qui vous empare.

 

Alors, vous avez deux options ; ne rien dire ou parler. Vous choisissez de ne rien dire, parce que vous avez peur des représailles. En effet, ils sont plus nombreux que vous, vous n’avez pas confiance en vous et puis vous ne voulez pas passer pour une « balance ». Vous finissez même par vous dire que peut-être vous le méritez, que c’est vous le problème. Mais en quittant la salle votre professeure vous rattrape et vous dit : « j’ai bien senti que quelque chose n’allait pas, pourquoi n’avez-vous pas participé ? ». Là encore vous pouvez faire le choix de ne rien dire, mais l’opportunité est trop belle pour la refuser. Alors vous expliquez ce qui s’est passé, ce qui se passe, car vos agresseurs sont si courageux qu’ils se cachent très bien. Vous expliquez que vous ne savez pas quoi faire, que c’est la première fois qu’une personne se soucie vraiment de ce qui vous arrive. D’habitude, on vous dit : « casse leur la gueule », « ça va passer », « tu n’es pas le seul ». Cette fois-ci, on prend le temps de vous écouter, de vous rassurer et surtout de vous dire : « je m’en occupe, ils n’ont pas le droit ». A partir de là, tout s’inverse, vous comprenez que ce n’est pas vous le problème, vous réalisez que vous n’êtes pas (plus) seul.

 

Lorsqu’il a raconté cette histoire à ses proches, personne ne l’a pris au sérieux, certains ont  même ris devant lui en lui disant : « c’est drôle quand même… ». Alors, pour ne pas montrer sa tristesse, il a dit bêtement : « oui c’est vrai que c’est drôle ». Mais qui aime être comparé à un légume ? qui aime être ridiculisé devant toute une classe ? Qui ? Le problème, c’est que dans ses amis, certains étaient eux aussi harcelés et d’autres n’assumaient pas trop leur amitié avec lui et ne voulaient pas être mis dans le même panier. Du côté de sa famille, il n’y avait pas vraiment d’oreilles attentives seulement quelques mots rassurants.

 

Après ce cours d’anglais, qui le marquera à vie, les événements se sont enchaînés. Il a été convoqué dans le bureau de la proviseure adjointe pour raconter son histoire. Cette dernière lui a demandé ce qu’il voulait faire. Il a simplement répondu : « je ne sais pas, je veux seulement que ça s’arrête ». Elle lui a proposé de convoquer les élèves responsables et d’avoir un échange direct avec eux. Un jour après, il a été à nouveau convoqué en présence des « autres ». La proviseure explique les sanctions encourues : l’exclusion temporaire et définitive. Ils tentent de se justifier, ils disent, « c’était pour rire, on ne pensait pas te faire de mal », ou « on n’a jamais dit ou fait cela ». Elle coupe court au plaidoyer des faux innocents et donne un dernier avertissement.

 

À la suite de cet entretien tout, est rentré dans l’ordre. Mais il ne saura jamais pourquoi ils lui ont fait cela. Est-ce de la jalousie, de la haine ? Même eux ne le savent peut-être pas. Ils étaient peut-être poussés par l’effet de groupe, leur manque de maturité, leur absence de personnalité et de jugement, ou tout simplement pour se protéger. En effet, harceler les autres, c’est une bonne façon pour ne pas être harcelé… Mais il a compris et sait désormais que le harcèlement s’arrête seulement lorsqu’on en parle, lorsqu’il est pris au sérieux et pas seulement comme un jeu d’enfant.

 

Le problème du harcèlement, ce n’est pas l’absence de loi, mais l’omerta qui l’entoure et l’étouffe. Puisque tout le monde a plus ou moins était victime, personne ne peut vraiment s’en plaindre. Puisque ce sont des enfants, puisque ce sont juste des mots, ou une attitude ce n’est pas grave. Puisqu’il faut être fort il ne faut surtout pas dire qu’on a besoin d’aide. Or, avant d’avoir besoin d’une loi, une victime a d’abord besoin d’être entendue et écoutée. Dans cette histoire, c’est l’attention d’une professeure qui a permis d’éviter le pire. Dans cette histoire, il n’y a eu ni dépression, ni bagarre, pas même de mort. Pourtant, il y a quand même un grand sentiment d’injustice, mêlé à de la peine et de la colère. Pensez-vous, en effet qu’une telle histoire peut s’oublier, que les blessures infligées par les mots de ces agresseurs disparaîtront ?

 

En outre, les histoires de harcèlement, ce sont des histoires qui vous font grandir plus, mais surtout trop vite. Elles laissent des cicatrices douloureuses et le drame, c’est que des histoires comme celle-là il y en a des tas. Elles ne s’écrivent pas toujours à l’école, ou avec des légumes, car « les cons ça osent tout, c’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnaît ». Cette histoire, c’est peut-être la vôtre, celle  de votre enfant, celle de votre collègue. Cette histoire elle n’est pas très belle, ni très célèbre et pourtant elle est là, alors qu’elle ne le devrait pas.

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